Le dernier mousse (Francisco Coloane)

Publié le par Cédric B.

Titre : Le dernier mousse
Catégorie : roman
Auteur : Francisco Coloane
Date de la première édition : 1941
Éditeur : Fayard (collection Points)
Format : 119 pages (11 x 18 cm)
Prix : 5 €

Les premières phrases : «  - Vingt degrés à bâbord ! Lança le lieutenant de quart sur la passerelle de la corvette Général Baquedano.

- Vingt degrés à bâbord ! répéta en écho le timonier tandis que ses mains calleuses faisaient tourner la barre d'un geste vigoureux.

Une rafale de nord-ouest inclina le navire dont l'étrave plongea par bâbord dans les grandes vagues noires qui roulaient dans la nuit. Le vent mugit de plus belle dans les cordages, la mâture grinça sous le gonflement des voiles et le svelte bateau-école de la Marine chilienne, blanc comme l'albatros, fila cap au sud, poussé à douze milles à l'heures par un vent de nord-ouest qui soufflait par tribord. C'était le tout dernier voyage de ce voilier magnifique. Il avait accueilli à son bord des générations d'officiers et de marins, qui y avaient appris leur métier, mais l'Amirauté avait décidé de l'envoyer une dernière fois au Cap Horn et de le désarmer à son retour ; affaibli par tant de combats contre les océans de la planète, il n'était plus assez sûr pour naviguer sur les routes dangereuses que doivent sillonner les navires de guerre. »

L'extrait : « Alenjandro descendit lui aussi de son perchoir et sentit des centaines d'yeux posés sur lui.
- Qui c'est celui-là ? fit un matelot sur un ton méprisant.
- Ils prennent des moutards maintenant, bientôt des gonzesses ! s'exclama un autre.
- Caporal Santos, faites chauffer le biberon, lança un rouquin à l'air hargneux.
Alejandro, debout dans ses vêtements fripés, se sentit soudain très angoissé. Cet immense et sombre entrepont peuplé d'hommes étranges, hostiles, moqueurs, le pétrifiait. La soute aux rats était un paradis, comparé à la détresse qu'il éprouvait devant cette assemblée d'individus bizarres. Les matelots gravirent l'escalier et sortirent sur le pont. Au passage, chacun jetait à Alejandro un regard de curiosité, d'indifférence, parfois de sympathie. L'écoutille, telle une bouche de lumière, avala le dernier matelot et l'entrepont resta vide comme une gigantesque tombe. Alejandro se mit à grelotter, désemparé, ne sachant que faire ; il regarda ses vêtements, le carré de ciel gris et chiffonna les bouts de sa pauvre veste dans ses mains crispées. C'était vraiment plus dur qu'il ne l'avait imaginé. »
La dernière phrase : « - Bravo ! Je n'en attendais pas moins de toi ! lança le vieux sergent Escobedo. Et, portant sa main à une imaginaire casquette, comme quand il se mettait au garde-à-vous devant ses supérieurs, il s'écria : ''Je suis le premier sergent et toi le dernier mousse du Baquedano !''

- Oui, sergent, dit Alejandro en serrant la main que lui tendait le vieil Escobedo et en baissant la tête pour dissimuler son émotion.

Par cette fraternelle poignée de main, deux générations se séparaient sur le souvenir de la vieille et glorieuse corvette qui désormais gisait à l'ancre, ''hors service'', comme le vieux marin. »


Commentaires :
Un roman qui se déroule dans la région du Horn écrit par un Chilien, un Chilien qui fut tour à tour vagabond, peon d'estancia, châteur de moutons (avec les dents !), dépeceur de baleines et marin au cap et dont Luis Sépulvada (tout de même !) fait "le plus grand écrivain du Chili", on ne peut qu'en attendre le meilleur. Malheureusement, en refermant l'ouvrage, c'est un sentiment de déception qui nous habite.
Le dernier mousse est un roman très court, presque une longue nouvelle. On s'attendait à ce que ce resserement du récit lui impose une densité. Il n'en est hélas rien et l'ouvrage laisse sur sa faim tant sur le plan de l'intrigue que celui de l'écriture. L'intrigue, tout d'abord. Elle est plus que maigre : un jeune garçon, Alejandro, s'embarque clandestinement sur un navire militaire qui part pour un voyage d'entraînement, à la recherche de son frère. Les épisodes se succèdent de manière décousue. Les personnages ne sont pas approfondis, pas plus que leurs relations. La rencontre avec le frère, improbable, tombe de plus comme un mât sur la mer.
L'écriture ne relève pas l'ensemble. Lorsque l'auteur évoque "le laconisme propre aux gens de mer" au sujet d'un communiqué militaire, il parle aussi de lui-même. Son style est d'une sobriété et d'une concision abyssale. Ce n'est pas tant ce qui pose problème que des phrases qui trébuchent ou des incises documentaires qui ressemblent à des notes de bas de page jetées au beau milieu de la narration.
Quelques épisodes du roman méritent malgré tout le détour : la description de la tempête, le récit que fait le sergent Escobedo de la malédiction de la "Leonara" ou les quelques anecdotes sur la vie des marins à bord du Baquedano (comme la présence d'un homme portant une bouée autour de lui, et pour cela appelé le "beignet", qui marche sur le pont, prêt à se jeter à l'eau pour secourir un homme tombé à la mer). Les lecteurs qui sont aussi marins apprécieront également l'usage du vocabulaire technique et certaines remarques (comme la coque qui se transforme en tambour pendant la tempête, par exemple) qui témoignent que l'homme sait de quoi il parle et insuffle un peu de vie à un récit souvent plat.
En bref : Un roman décevant. Très court, il se lit d'une traite ; mais s'oublie aussi vite.



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Publié dans Romans

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